[§ 4] Nous sommes ainsi faits que les communs devoirs de l’amitié absorbent une bonne part de notre vie. Aimer la vertu, estimer les belles actions, être reconnaissant des bienfaits reçus, et souvent même réduire notre propre bien-être pour accroître l’honneur et l’avantage de ceux que nous aimons et qui méritent d’être aimés ; tout cela est très naturel. Si donc les habitants d’un pays trouvent, parmi eux, un de ces hommes rares qui leur ait donné des preuves réitérées d’une grande prévoyance pour les garantir, d’une grande hardiesse pour les défendre, d’une grande prudence pour les gouverner ; s’ils s’habituent insensiblement à lui obéir ; si même ils se confient à lui jusqu’à lui accorder une certaine suprématie, je ne sais si c’est agir avec sagesse, que de l’ôter de là où il faisait bien, pour le placer où il pourra mal faire, cependant il semble très naturel et très raisonnable d’avoir de la bonté pour celui qui nous a procuré tant de biens et de ne pas craindre que le mal nous vienne de lui.
[§ 5] Mais ô grand Dieu ! qu’est donc cela ? Comment appellerons-nous ce vice, cet horrible vice ? N’est-ce pas honteux, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais ramper, non pas être gouvernés, mais tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? Souffrir les rapines, les brigandages, les cruautés, non d’une armée, non d’une horde de barbares, contre lesquels chacun devrait défendre sa vie au prix de tout son sang, mais d’un seul ; non Mirmidon1 souvent le plus lâche, le plus vil et le plus efféminé de la nation, qui n’a jamais flairé la poudre des batailles, mais à peine foulé le sable des tournois ; qui est inhabile, non seulement à commander aux hommes, mais aussi à satisfaire la moindre femmelette ! Nommerons-nous cela lâcheté ? Appellerons-nous vils et couards les hommes soumis à un tel joug ? Si deux, si trois, si quatre cèdent à un seul ; c’est étrange, mais toutefois possible ; peut-être avec raison, pourrait-on dire : c’est faute de cœur. Mais si cent, si mille se laissent opprimer par un seul, dira-t-on encore que c’est de la couardise, qu’ils n’osent se prendre à lui, ou plutôt que, par mépris et dédain, ils ne veulent lui résister ? Enfin, si l’on voit non pas cent, non pas mille, mais cent pays, mille villes, un million d’hommes ne pas assaillir, ne pas écraser celui qui, sans ménagement aucun, les traite tous comme autant de serfs et d’esclaves : comment qualifierons-nous cela ? Est-ce lâcheté ? Mais pour tous les vices, il est des bornes qu’ils ne peuvent dépasser. Deux hommes et même dix peuvent bien en craindre un, mais que mille, un million, mille villes ne se défendent pas contre un seul homme ! Oh ! Ce n’est pas seulement couardise, elle ne va pas jusque-là ; de même que la vaillance n’exige pas qu’un seul homme escalade une forteresse, attaque une armée, conquière un royaume ! Quel monstrueux vice est donc ce-lui-là que le mot de couardise ne peut rendre, pour lequel toute expression manque, que la nature désavoue et la langue refuse de nommer ?…
[§ 6] Qu’on mette, de part et d’autre, cinquante mille hommes en armes ; qu’on les range en bataille ; qu’ils en viennent aux mains ; les uns libres, combattant pour leur liberté, les autres pour la leur ravir : Auxquels croyez-vous que restera la victoire ? Lesquels iront plus courageusement au combat, de ceux dont la récompense doit être le maintien de leur liberté, ou de ceux qui n’attendent pour salaire des coups qu’ils donnent ou reçoivent que la servitude d’autrui ? Les uns ont toujours devant leurs yeux le bonheur de leur vie passée et l’attente d’un pareil aise pour l’avenir. Ils pensent moins aux peines, aux souffrances momentanées de la bataille qu’aux tourments que, vaincus, ils devront endurer à jamais, eux, leurs enfants, et toute leur prospérité. Les autres n’ont pour tout aiguillon qu’une petite pointe de convoitise qui s’émousse soudain contre le danger et dont l’ardeur factice s’éteint presque aussitôt dans le sang de leur première blessure. Aux batailles si renommées de Miltiade, de Léonidas, de Thémistocle, qui datent de deux mille ans et vivent encore aujourd’hui, aussi fraîches dans les livres et la mémoire des hommes que si elles venaient d’être livrées récemment en Grèce, pour le bien de la Grèce et pour l’exemple du monde entier, qu’est-ce qui donna à un si petit nombre de Grecs, non le pouvoir, mais le courage de repousser ces flottes formidables dont la mer pouvait à peine supporter le poids, de combattre et de vaincre tant et de si nombreuses nations que tous les soldats grecs ensemble n’auraient point élevé en nombre les Capitaines2 des armées ennemies ? Mais aussi, dans ces glorieuses3 journées, c’était moins la bataille des Grecs contre les Perses, que la victoire de la liberté sur la domination, de l’affranchissement sur l’esclavage4.
[§ 7] Ils sont vraiment miraculeux les récits de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ! mais ce qui advient, partout et tous les jours, qu’un homme seul opprime cent mille villes et les prive de leur liberté : qui pourrait le croire, si cela n’était qu’un ouï-dire et n’arrivait pas à chaque instant et sous nos propres yeux ? encore, si ce fait se passait dans des pays lointains et qu’on vint nous le raconter, qui de nous ne le croirait controuvé et inventé à plaisir ? Et pourtant ce tyran, seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni même de s’en défendre ; il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à la servitude. Il ne s’agit pas de lui rien arracher, mais seulement de ne lui rien donner. Qu’une nation ne fasse aucun effort, si elle veut, pour son bonheur, mais qu’elle ne travaille pas elle-même a sa ruine. Ce sont donc les peuples qui se laissent, ou plutôt se font garrotter, puisqu’en refusant seulement de servir, ils briseraient leurs liens. C’est le peuple qui s’assujettit et se coupe la gorge : qui, pouvant choisir d’être sujet ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug, qui consent, qui consent à son mal ou plutôt le pourchasse. S’il lui coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté je ne l’en presserais point : bien que rentrer dans ses droits naturels et, pour ainsi dire, de bête de redevenir homme, soit vraiment ce qu’il doive avoir le plus à cœur. Et pourtant je n’exige pas de lui une si grande hardiesse : je ne veux pas même qu’il ambitionne une je ne sais quelle assurance de vivre plus à son aise. Mais quoi ! Si pour avoir la liberté, il ne faut que la désirer ; s’il ne suffit pour cela que du vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui croie la payer trop cher en l’acquérant par un simple souhait ? Et qui regrette volonté à recouvrer un bien qu’on devrait racheter au prix du sang, et dont la seule perte rend à tout homme d’honneur la vie amère et la mort bienfaisante ? Certes, ainsi que le feu d’une étincelle devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois à brûler, plus il en dévore, mais se consume et finit par s’éteindre de lui-même quand on cesse de l’alimenter : pareillement plus les tyrans pillent, plus ils exigent ; plus ils ruinent et détruisent, plus on leur fournit, plus on les gorge ; ils se fortifient d’autant et sont toujours mieux disposés à anéantir et à détruire tout ; mais si on ne leur donne rien, si on ne leur obéit point ; sans les combattre, sans les frapper, ils demeurent nus et défaits : semblables à cet arbre qui ne recevant plus de suc et d’aliment à sa racine, n’est bientôt qu’une branche sèche et morte.
[§ 8] Pour acquérir le bien qu’il souhaite, l’homme entreprenant ne redoute aucun danger, le travailleur n’est rebuté par aucune peine. Les lâches seuls, et les engourdis, ne savent ni endurer le mal, ni recouvrer le bien qu’ils se bornent à convoiter. L’énergie d’y prétendre leur est ravie par leur propre lâcheté ; il ne leur reste que le désir naturel de le posséder. Ce désir, cette volonté innée, commune aux sages et aux fous, aux courageux et aux couards, leur fait souhaiter toutes choses dont la possession les rendrait heureux et contents. Il en est une seule que les hommes, je ne sais pourquoi, n’ont pas même la force de désirer. C’est la liberté : bien si grand et si doux ! que dès qu’elle est perdue, tous les maux s’ensuivent, et que, sans elle, tous les autres biens, corrompus par la servitude, perdent entièrement leur goût et leur saveur. La seule liberté, les hommes la dédaignent, uniquement, ce me semble, parce que s’ils la désiraient, ils l’auraient : comme s’ils se refusaient à faire cette précieuse conquête, parce qu’elle est trop aisée.
[§ 9] Pauvres gens et misérables, peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez enlever, sous vos propres yeux, le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, dévaster vos maisons et les dépouiller des vieux meubles de vos ancêtres ! vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regarderiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tout ce dégât, ces malheurs, cette ruine enfin, vous viennent, non pas des ennemis, mais bien certes de l’ennemi et de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, pour qui vous allez si courageusement à la guerre et pour la vanité duquel vos personnes y bravent à chaque instant la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus que vous, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. D’où tire-t-il les innombrables argus5 qui vous épient6, si ce n’est de vos rangs ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les emprunte de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, ne sont-ils pas aussi les vôtres ? A-t-il pouvoir sur vous, que par vous-mêmes ? Comment oserait-il vous courir sus, s’il n’était d’intelligence avec vous ? Quel mal pourrait-il vous faire si vous n’étiez receleur du larron qui vous pille, complice du meurtrier qui vous tue, et traîtres de vous-mêmes ? Vous semez vos champs, pour qu’il les dévaste ; vous meublez et remplissez vos maisons afin qu’il puisse assouvir sa luxure7 ; vous nourrissez vos enfants, pour qu’il en fasse des soldats (trop heureux sont-ils encore !) pour qu’il les mène à la boucherie, qu’il les rende ministres de ses convoitises, les exécuteurs de ses vengeances8. Vous vous usez à la peine, afin qu’il puisse se mignarder en ses délices et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez, afin qu’il soit plus fort, plus dur et qu’il vous tienne la bride plus courte : et de tant d’indignités, que les bêtes elles-mêmes ne sentiraient point ou n’endureraient pas, vous pourriez vous en délivrer, sans même tenter de le faire, mais seulement en essayant de le vouloir. Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres. Je ne veux pas que vous le heurtiez, ni que vous l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse dont on dérobe la base, tomber de son propre poids et se briser9.
[§ 10] Les médecins disent qu’il est inutile de chercher à guérir les plaies incurables, et peut-être, ai-je tort de vouloir donner ces conseils au peuple, qui, depuis longtemps, semble avoir perdu tout sentiment du mal qui l’afflige, ce qui montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons cependant à découvrir, s’il est possible, comment s’est enracinée si profondément cette opiniâtre volonté de servir qui ferait croire qu’en effet l’amour même de la liberté n’est pas si naturel.
1. [Note du transcripteur] Dans l’original on trouve Hommeau, que les annotateurs ont traduit par Hommet, Hommelet : petit homme. J’ai cru pouvoir mettre à la place : Mirmidon. L’emploi de ce dernier mot, qui m’a paru exprimer tout à fait la pensée de l’auteur, m’a été inspiré par une chanson, que tout le monde connaît, de notre tant bon ami Béranger, Qu’il nous pardonne ce larcin ! 2. [Note du transcripteur] La Boétie a voulu dire sans doute la totalité des officiers de l’armée des Perses. 3. [Note du transcripteur] Ne te l’ai-je pas dit, dans mon avant-propos, cher lecteur, que le prétendu nouveau en façon de dire n’est souvent que du réchauffé ? Te serais-tu attendu à trouver ici, si justement accouplés et appliqués par notre bon Étienne de La Boétie, ces deux mots : glorieuses journées que des misérables jongleurs, lâches flagorneurs du peuple, beuglèrent à tue-tête, en sortant, tremblotant d’effroi, de leurs caves, où ils s’étaient tenus cachés pendant les trois jours du grand mouvement populaire de juillet ? Ces deux mots ne furent donc pas de leur part une invention, mais bien une trouvaille qu’ils employèrent astucieusement pour duper les trop crédules et escamoter à leur profit la grande victoire ; ce qui se fit, note-le bien, le soir même du 29 juillet 1830. Nos trois journées ne furent donc pas glorieuses, car il n’y a de vraiment glorieux que ce qui amène un résultat favorable au bonheur de l’humanité. 4. [Note du transcripteur] Ces miraculeux efforts se sont reproduits de nos jours et nous avons eu aussi nos Léonidas, nos Thémistocle et nos Miltiade. Mais, comme le dit fort judicieusement notre auteur, cela ne se voit que chez les peuples libres. Aussi, combien n’en trouverions-nous pas de ces traits héroïques, si nous voulions fouiller nos trop courtes annales républicaines. Il suffira d’en rappeler quelques-uns qui vraiment peuvent être mis en parallèle avec tout ce que l’histoire nous retrace de plus prodigieux. 5. [Note du transcripteur] Argus, homme fabuleux à cent yeux, dit le dictionnaire : espion domestique. Chez plusieurs peuples, ce mot se prononce argous. Je ne me pique pas d’être étymologiste ; mais, tout récemment, un journaliste, plus savant et plus malin que moi, a dit que ce mot venait d’argoussin, chef des forçats ; et il fit cette remarque fort spirituelle précisément, au moment où, sous un certain ministre, on se servit des forçats libérés pour former certaines bandes qui parcoururent les rues de la capitale et y jetèrent l’épouvante, en assommant indistinctement tous les passants. 6. [Note du transcripteur] Il faut croire que le verbe espionner n’était pas encore usité du temps de ce bon Étienne. 7. [Note du transcripteur] Louis XV, l’un des plus crapuleux de ces gens-là, faisait enlever les jeunes jolies filles par ses valets de chambre Bontemps et Lebel, pour en peupler son parc aux cerfs. — Napoléon, plus franc et plus rond dans ses manières, choisissait dans la maison impériale d’Ecouen, avec l’entente de la Campan, les demoiselles qu’il lui plaisait d’engrosser. Allez plutôt demander à un certain prince allemand, qui pourra, s’enquérir auprès de mad. la princesse, sa femme, dont je tais, par discrétion, le premier nom de famille. 8. [Note du transcripteur] Ainsi le firent en grandes coupes réglées, les grands brigands qu’on appelle si mal à propos des grands hommes ; Alexandre le Macédonien, Louis XIV et de nos jours surtout Napoléon. 9. [Note du transcripteur] J’ai trouvé ces jours-ci, et certes par un pur hasard, ce passage cité et transcrit en entier, avec la plus grande exactitude et toute la pureté de son ancien style, dans un ouvrage publié récemment par M. le baron Bouvier du Molart, ex-préfet de Lyon et intitulé : des causes du malaise qui se fait sentir dans la société en France ; mais cet auteur, élève de l’empire, et par suite administrateur très digne de notre époque, n’est certainement pas un érudit ; car tout en citant et exaltant cet éloquent morceau, il l’a attribué à Montaigne, dans les œuvres duquel se trouve ordinairement le discours de La Boétie. Aurait-il ignoré ou mis en doute l’existence de ce dernier ? Ce n’est pas croyable. C’est donc une simple distraction ; il faut la pardonner à M. le baron ex-préfet, absorbé sans doute par les soins qu’a dû lui coûter cet énorme volume, où il a amoncelé, pêle-mêle, il est vrai, une politique et plusieurs documents statistiques très curieux pour arriver enfin à cette conclusion ; que, la trop grande population étant la cause première de notre malaise, il fallait se hâter d’employer tous les moyens, prendre toutes les mesures, mettre en usage toutes les ressources, voire les plus immorales, pour étouffer la procréation des prolétaires, en décimer même la race, du moins autant qu’il sera nécessaire d’en diminuer le nombre, pour garantir, conserver et augmenter même l’extrême aisance et les doux ébats de messieurs les jouisseurs et privilégiés de toute sorte.
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